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Enquête – Jérôme Larçin : « Dans la culture Hip Hop, il y a des références obscures que tu ne comprends pas forcément. »

Pour continuer notre enquête sur le rap et la culture de masse, voici la deuxième partie de notre interview avec Jérôme Larcin, présentateur de l’émission Le Mike et l’enclume. Après avoir parlé démocratisation du rap et remplacement générationnel, aujourd’hui, on parle rockstar, codes du Hip Hop et Time Bomb.

 

Votre émission est très Hip Hop, où les gens sont tranquilles, ils se vannent entre eux. Est-ce qu’il y a une manière journalistique Hip Hop?

L’autre fois j’ai vu Gasface, un magazine de culture urbaine basé à Lyon avec des articles sur The Wire etc. On a produit leur premier film, New York minute, 6 petites vidéos de 10 minutes sur l’underground Hip Hop à New York. Des gens comme Prince Paul sont interviewés. Je n’y comprenais rien. En sortant de la salle, je parlais avec des jeunes et ils m’ont dit : « c’est ça la culture Hip Hop, il y a des références obscures que tu ne comprends pas forcément ». Après, une fois chez toi, tu dois taper sur Google et apprendre, découvrir. Ce sont des trésors cachés à découvrir, comme le rap.

C’est pour ça que Rapgenius, l’abécédaire du son, c’est bien car le rap aussi est crypté. Je tiens à le dire parce que j’ai un peu clashé l’abécédéaire, ça ne leur a pas plu. Ce que je voulais dire, c’est que ce sont des sites indépendants et alternatifs, et ils font quelque chose qui ressemble à de la télé proprette, c’est relativement nickel. Il y a ce renversement des valeurs culturelles alors que nous, avec le label Arte, on fait quelque chose à l’arrache. Eux, c’est l’équivalent du fanzine, et ils font quelque chose de très propre. J’ai fait une petite pique, mais je ne savais pas qu’ils étaient si susceptibles dans le Hip Hop.

Ensuite, il y a plusieurs manières de voir les choses, raconter l’histoire, c’est chiant. Par exemple pour le punk ; 20 000 fois on va t’expliquer l’histoire du punk avec toutes les engueulades de gamins qui s’en suivent. C’est important de connaitre les références, mais c’est aussi important d’arrêter de se mettre des œillères.  Le punk, il n’y avait pas d’uniforme, c’était soit toi-même avec les moyens du bord. Ca s’adressait aux femmes, aux hommes, c’était les premières nanas qui n’appliquaient pas la caricature des nanas. Etre Hip Hop c’est pareil, ça n’a jamais été une histoire de mettre une casquette. Et ça s’est vite dégradé en histoire de crédibilité en disant toi t’as le droit d’être Hip Hop et toi non. J’ai vu des gamins habillés d’une manière ridicule. En Algérie, pour un festival Hip Hop, les mecs débarquent avec le Caterpillar, le bonnet, à 35 degrés, ils suaient comme des porcs, ça en devient ridicule. Le Hip Hop américain est presque devenu expérimental. On a des blacks qui rappent sur le bédo, l’enfumage, alors que nous en France on a du retard. Les derniers qui ont essayés, c’était TTC. En ce moment, c’est minable musicalement. Les mecs aux States ne sont plus bling-bling du tout, ils sont ultra en avance.

Je vous conseille un mémoire intéressant, Booba au miroir de Barthes et Bourdieu, dans ce mémoire, il explicite la fonction de la vulgarité et de la misogynie, ça a une fonction de reconnaissance de classe. Les bourgeois ne supportent pas des mots comme salope, pute, chienne. Ces mots veulent juste dire : « je ne parle pas à vous et ça ne vous concerne pas. » L’exaltation de la virilité c’est un marqueur des classes populaires chez Bourdieu

Balancer des gros mots, c’est lié aux gens. Ice T disait : « quand les blancs écoutent du rap hardcore, c’est comme s’ils écoutent une conversation téléphonique qui ne les concernent pas. ». Un auteur anarchiste au 19eme siècle commençait tous ses articles par foutre ou merde. L’utilisation de ces mots le place directement dans l’anarchisme. Quand on accuse les rappeurs de ne pas être politique, ils confondent le message et le fond, dire ces mots, c’est politique !

En tant qu’observateur, qu’est ce qui vous plait dans le rap?

Il faut déjà dire que le rap était hyper clivant à l’époque. Il y a plus de public rock comme moi qui s’est intéressé au rap que de public rap qui s’est intéressé au rock.

Ce qui me plait, ce sont ces trucs super strange, ces clips où on ne sait pas où ils commencent et où ils s’arrêtent comme Asap Rocky. Ils sont très proche du rock, le côté gangsta est fini, ils jouent sur leurs faiblesses, ils ne sont pas là à dire que c’est les meilleurs. Il y en a un qui a fait ça en France, c’est Big Brother Hakim, avec même le diable ne peut plus m’aider. Le mec parlait de sa toxicomanie, il était junkie et il en parlait. Le refrain c’était : « j’enfonce dans mon bras la fléchette empoisonné, j’suis complétement niqué même le diable ne peut plus m’aider ». Il a fait un groupe de rap funk, Jungle hala, c’était génial. J’ai trouvé ça fort, parler de soi, ça peut aider les autres. C’est très tabou de parler de ça, alors dieu sait que la drogue a fait des ravages dans les quartiers, les années 80, c’était dévastateur.

Les gars disent parler de leur quotidien, mais ça s’est vite figé parce qu’une fois qu’on a parlé des flics, du métro et des contrôleurs, on parle de plus grand-chose, on tourne en rond. Mais ce n’est pas important, il y a la manière de le raconter aussi. Mon rappeur préféré, c’est Casey. J’aime bien le dire comme ça. Cette fille déchire tout, il y a une qualité de texte incroyable, elle est hardcore, sans être bavarde et intello. Casey c’est dynamique, brut, bien écrit, tout en allitération et en jeu de mot. Elle n’a pas la place qu’elle mérite. Elle est connue dans le milieu branché, mais pas dans le milieu rap. C’est que de la révolte de jeune femme noire, elle martèle le truc et elle le fait hyper bien.

Après avec l’avènement de YouTube, tout le monde est remis à zéro. Par exemple, Jul, c’est un phénomène, c’est même plus du rap, il fait tout en indépendant, on dit que c’est horrible, mais ça passe beaucoup mieux que certains trucs marquetés. Il est sincère dans sa démarche et ça me gêne moins qu’un mauvais booba. Booba en ce moment c’est pas fantastique, alors que le mec vaut mieux que ça.

Justement, je vous pose la même question qu’à Fred, Booba c’est le futur Johnny Halliday selon vouso?

Oh non, ça sera fini avant. Ca ne fédère pas de la même façon. Johnny Halliday, il y a des gens qui ont rencontré leur copine sur ces chansons, ils ont été à l’usine, ils ont été licencié, ils ont maintenant 60 ans. Ils sont peut-être seuls, ils ont appuyé sur la bouteille, et il y a une chanson de Johnny qui en parle.  Ca reste leur truc de bad boys, ils y a une identification de millions de gens à Johnny. Il n’y a pas cette variété la chez Booba. Les gars du Mike ont exactement bien résumé la situation, Booba c’est une marque, ce n’est pas un musicien. Johnny n’est pas une marque, c’est un emblème. Avec Booba, les titres n’ont même plus d’importance, il n’a même pas besoin d’être bon, il s’en fout. Il sait qu’il y a un titre qui va cartonner, et c’est le concept que t’achètes. Ça a été pareil avec Mickael Jackson sur la fin (pardonnez-lui la comparaison). Et à la base, Booba a très bien écrit. Avec lui, il n’y avait plus de storytelling, tous les deux vers, il changeait de sujet, ça correspond au monde fragmenté et complexe dans lequel nous vivons. Pour correspondre à la folie du monde, qu’est-ce qu’on peut avoir comme discours cohérent ? C’est en cela que Booba a apporté quelque chose d’extrêmement nouveau.

Fred Musa m’a dit JoeyStarr.

Oui très bonne idée, il y a la même notion du bad boys, les gens vont écrire pour lui, et il s’en sort avec les reprises. C’est la bête de foire, le phénomène, très français, et c’est un personnage. Tout le monde le détestait, maintenant tout le monde l’adore. Avant c’était le noir en colère, qui braillait, qui te faisait chier. Alors qu’en vrai, ce n’est pas du tout ça. Depuis les années 80, ils traînaient toujours aux bains-douches, à l’époque d’Autentik ils étaient tout le temps fourrés en boite.

Vous vous êtes aussi intéressés à Time Bomb avec cet excellent reportage radio, pourquoi ce collectif en particulier ?

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Si on prend Time Bomb, on a les 3 destins du Hip Hop. Booba, La superstar sans aucun intérêt artistique. Oxmo, qui va garder une immense exigence artistique, mais il n’aura plus que la poésie et les livres pour vivre, parce que avec le Hip Hop, il ne gagne plus grand-chose. Et il y a les X-men, dont tout le monde disait que c’était les meilleurs, et on ne les a plus jamais revus.

Quel est le public visé par votre émission?

Nous la différence avec skyrock , c’est qu’on se fout du public teenage. Quand t’es jeune, t’es un peu con-con, et si t’as une idole, par exemple Gradur, t’es à fond dans Gradur et t’écouteras rien d’autre. Quand tu grandis, tu t’intéresses et les références explosent. Donc nous, on attend que le fan de rap grandisse un peu pour qu’il vienne sur Arte Radio. C’est à partir de ce moment-là que les gens nous intéressent.  On n’est pas dans une démarche commerciale. Notre émission, c’est une déclaration d’amour au Hip Hop et cela nous permet d’aborder des faits de société comme Charlie Hebdo. Les chroniqueurs sont des gens sains, ils vont dire des conneries comme nous tous, et il n’ont rien à envier à de vrais critiques.




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