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Enquête – Fred Musa : « Le rap c’était dément hier, c’est bien aujourd’hui et ce sera mieux demain. »

Comment le rap entre dans la culture de masse? Premier volet de la première enquête de Twofeetunder, avec Fred Musa de Skyrock comme guest. Plutôt pas mal pour commencer. 

En bientôt 20 ans d’émission, vous avez vu plus ou moins tout ce qui s’est fait dans le rap durant ces deux dernières décennies. Première question, en quoi vous-avez pu le voir évoluer?

Le rap n’est maintenant pas encore totalement reconnu médiatiquement parlant, mais il a quand même évolué sur ce point. Quand j’ai débarqué sur cette antenne en 1990, quelques radios comme Radio Nova en jouaient. A la télé, il y avait certaines émissions spéciales. C’est d’ailleurs curieux que TF1 dans les années 80 avec Sidney, et M6 dans les années 90, s’intéressent à ce mouvement. Ces chaînes sont aujourd’hui devenus allergiques à cette musique, en allant jusqu’à la caricaturer. Ca passait tard le soir, mais ça existait. Pour la radio, en terme de mass médias, il n’y en avait aucun qui diffusait cette musique au niveau national. Ca a changé maintenant, tu regardes une pub t’entends du Hip-Hop.

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Honnêtement, même si c’est de bon ton de dire que c’était mieux avant, je trouve qu’il y a un panel fabuleux maintenant. Il y a des gens qui vont plus écouter du Gims, Black M et Soprano, puis d’autres qui vont écouter Médine ou Kery James, qui existent toujours, avec un rap plus politisé ou plus sociétal. Le spectre du rap existe, chose qui n’existait pas à l’époque.

Votre public a aussi beaucoup évolué. Pensez-vous que des artistes comme Maitre Gims ont permis au rap de changer de public?

Chaque artiste pose une pierre à l’édifice. Gims remplit des Bercy et des Zénith, on peut dire que c’est de la variété, c’est vrai, mais ce sont des gens issus de cette culture urbaine. On aime les critiquer, mais ce n’est pas donné à tout le monde de faire vivre toute cette économie. Gims fait vivre des gens, il fait signer des artistes. Quand Sexion d’Assaut a été signé chez Sony, cette major ne produisait plus de rap. Il y avait une désaffection de ce genre musical par les majors. Et le succès de Sexion d’Assaut a fait aussi signer beaucoup d’artistes et rebooster le rap. Quand je dis qu’ils marquent vraiment, c’est peut-être la partie immergé de l’iceberg, mais tous ces gens-là font beaucoup pour que d’autres artistes puissent parfois signer.

Avant, tous les rappeurs qui passaient dans votre émission dédicaçaient leur 95 natal, le 92, ou le 93. Aujourd’hui, c’est Sète, Roubaix ou Montpellier, cette nationalisation du rap joue-t-elle? Y’avait-il des rappeurs hors Paris-Marseille avant, pourquoi ils n’y arrivaient pas?

Ca c’est quelque chose pour lequel on se bat depuis des années à Skyrock. On avait fait ce fameux Max de 109, qui avait révélé La Fouine, le but était de mettre en avant des artistes issus de province. On avait fait découvrir un groupe qui s’appelait Les amateurs de Roubaix, un mec de Saint-Etienne qui s’appelle Fisto. Mais ce qui a fait explosé tout ça, c’est internet. Ca remet tout le monde à zéro. Quand t’es à Paris c’est plus simple d’aller voir les maisons de disques, de rencontrer des gens pour des featurings.

Est-ce que certains rappeurs provinciaux sont venus sur Paris se casser les dents pour retourner chez eux et faire avancer les choses localement?

Il y a eu ça! KDD de Toulouse, Axiom dans le Nord, qui n’avaient peut être pas cette maîtrise d’internet. Un mec comme Gradur, il a tout de suite compris la force du net. Le mec balançait des freestyles tous les jours. Les temps changent, ça régénère la création, Joke de Montpellier, Demi Portion de Sète, Dosseh d’Orléans, il y a une vraie force des régions.

Cette phrase est sponsorisée par le label Nos régions ont du talent.

On a également un passage à témoin. On a interviewé un rappeur du sud, Colt, qui m’a dit qu’il a découvert le rap grâce à son oncle. C’est tout nouveau que les amateurs de rap n’aient plus à faire l’effort de s’y mettre par eux même. Le rap est en train de devenir une culture qui se transmet. Ca joue selon toi?

Plus ça va avancer dans le temps et plus ça va être ça. A l’époque mes parents écoutaient Serge Gainsbourg, Jacques Brel. Avec la génération d’aujourd’hui c’est plus simple de transmettre. Aujourd’hui t’es vieux à quel age? Je connais des mecs de 60 ans plus dingues que moi à 15 ans. C’est un truc sociétal, de plus en plus tard tu quittes le cocon familial, pour des questions vitales. Dans ta tête tu restes jeunes plus longtemps, tu vas être amené à faire découvrir des choses à tes cousins, tes frères.

J’ai vu ton article dans les inrocks où tu évoques Booba. Parles-moi franchement, Booba, c’est le futur Johnny Halliday?

C’est pas con. Pour moi, c’est plus Joey Starr qui a repris le flambeau. Le vrai problème de Booba c’est qu’il n’est pas aussi populaire que Johnny Halliday. Booba segmentent encore beaucoup trop, soit tu vas l’aimer et t’es limite dans une secte, soit le détester. Tu peux le voir, Booba peux dire n’importe quoi, certaines personnes le défendront sans aucun recul. Johnny, il a eu ça à une époque, il faut se rappeler des blousons noirs dans les années 60 où ça partait en couille dans les concerts. Mais à un moment il a switché et a su devenir populaire. Ce n’était pas non plus le même environnement musical, alors est-ce qu’ils arriveront à devenir les Johnny de demain? Bonne question. Joey est bien parti avec son entrée dans le cinéma, mais on le voit encore avec Talent Street, dès que tu transmets un truc négatif en télé, ça prend tout de suite une ampleur considérable… Mais Booba c’est quelqu’un que l’on va voir pendant 20 années minimum, ça oui.

Est-ce que la théorie du grand remplacement (musical) avec le rap qui va remplacer le rock est probable selon toi?

En terme populaire c’est déjà le cas. Ce qui m’a fait tilter, c’est la pub de Lacoste qui prenait le son de Grandmaster Flash, The message, alors que cette marque faisait des procès à Arsenik parce qu’ils étaient en Lacoste. A l’époque, ils voulaient être la marque des bons petits blancs et ne voulaient pas être assimilés à deux renois de Villiers le Bel. Ce jour-là, je me suis dit, il y a eu un changement de tête chez Lacoste. Mais le rock est encore une musique qui existe, beaucoup en concert ou en festival. on ne peut pas dire d’une musique qu’elle est morte.

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En quoi le rap a profité à Skyrock, et en quoi Skyrock à profité au rap?

Je pense que c’est un véritable échange. L’idée de se baser sur le rap, c’est une décision gouvernementale de l’époque, la loi Toubon, qui demande 40% de chanson française. Quand tu voyais le panel de génération jeune qui produisait quelques chose, il n’y avait pas beaucoup de choix. IAM, NTM, Solaar étaient là avant, puis il y a eu le 113, la FF, Time Bomb, la Mafia Kainfry, Secteur A, un truc se passait. Pour franchir une étape supplémentaire, il fallait qu’un mass média s’intéresse à cette musique. Ca a été parfois fait dans la douleur parce que quand t’as une radio, tu ne peux pas jouer tout le monde, et c’est difficilement compréhensible pour ceux qui ne sont pas joués, avec des attaques dures parfois.

Le fait d’être diffusé sur un mass média comme Skyrock a permis aussi à ces artistes de signer en maison de disque. Elles se sont dit : “Maintenant on a une radio nationale qui va les diffuser”. On a quand même créé des concerts. Quand tu fais une vitrine comme Urban Peace qui réunit 70 000 personnes, tu peux dire : “Il manque lui, lui et lui”. Très bien, sauf que derrière, des multitudes de groupes vont pouvoir jouer dans des salles de concert grâce à nous. A un moment, les producteurs de concerts ou les propriétaires de salles se disent qu’il y a un marché. Tout ça est une économie, et Skyrock ne touche pas de pognons là-dessus. On gagne de l’argent grâce aux pubs. Si on est écouté par un maximum d’auditeurs, on gagne de l’argent, le deal est simple. Malgré ce qu’on peut lire selon quoi on prendrait 15 000 euros pour une semaine dans Planète Rap, si c’était le cas, ça ferait un bon moment que j’aurais arrêté. Quand t’es pas joué, tu rejettes la faute sur l’autre.

Sinon, je voudrais quand même rendre hommage à tous ces artistes. Il y a eu beaucoup de classiques avant que je n’oublie pas, mais si on prend la période Skyrock, il y un nombre d’albums incroyables. Que ce soit Oxmo, La Fonky Family, Rohff, Booba. Même au niveau des producteurs, on est à un niveau incroyable. Quand je pense à Snake, il bossait à T-Max, à deux pas d’ici. Ca c’est magnifique. Les faits marquants sont là. On a une scène avec des producteurs et des mecs qui écrivent de manière exceptionnelle. Certains disent que le rap c’était mieux avant, bien sur que j’aime bien réécouter du Gyneco, du NTM, mais c’est plus la nostalgie qui parle. Le rap c’était dément hier, c’est bien aujourd’hui et ce sera mieux demain.




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